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MÉTAPHORES PRÉDICATIVES ET MODERNITÉ FRANCOPHONE DU FRANÇAIS DANS L’ÉCRITURE ROMANESQUE D’HENRI DJOMBO

D 21 avril 2015     H 01:29     A Arsène ELONGO     C 8464 messages


Revue d’Études Africaines.
Littérature, philosophie et art.
La francophonie.
1er semestre 2014

MÉTAPHORES PRÉDICATIVES ET MODERNITÉ FRANCOPHONE DU FRANÇAIS DANS L’ÉCRITURE ROMANESQUE D’HENRI DJOMBO

Auteur : Arsène ELONGO [1]

Cette étude porte sur les métaphores prédicatives et la modernité francophone du français dans l’écriture romanesque d’Henri Djombo. Une telle analyse nous oblige à présenter l’intérêt de trois notions : la francophonie, la modernité et la métaphore. Depuis l’époque de Senghor jusqu’à maintenant, la notion de francophonie reste au centre de la vie culturelle et politique des pays africains. Ainsi, beaucoup de travaux considèrent la francophonie comme « la zone d’influence française en Afrique » [2], un champ de la linguistique, de la littérature et de la géopolitique. D’autres travaux montrent que l’enjeu de la francophonie repose sur la langue française. Celle-ci est étudiée dans les écoles et utilisée dans toutes les administrations des pays francophones. Les mêmes travaux reconnaissent la prédominance de la langue anglaise, outil puissant pour véhiculer les connaissances dans un public plus large, et pointent les handicaps de la langue française pour les chercheurs africains francophones lors des conférences internationales. La notion de la francophonie tisse aussi un lien avec la modernité. Cette modernité est définie comme une expression de rupture entre les langues africaines et la langue française. Celle-ci est acceptée, dans l’espace francophone, en tant qu’instrument de la modernité. Mais les langues africaines deviennent, pour les francophones africains, un trésor de la tradition et de l’identité. Cette modernité du français est appréhendée comme la production des variétés qui engendrent des innovations dans le champ linguistique de la langue française, investie d’une nouvelle syntaxe, d’une nouvelle variation phonique et d’une nouvelle création lexicale ou d’une nouveauté sémantique. Dans Vocabulaire de la modernité littéraire, Paul Louis Rossi postule la modernité comme la négation « du déjà vu déjà entendu » et ajoute : « La modernité nomme le mouvement des choses, elle postule une invention perpétuelle des formes du monde » (Rossi, 1996 : 104). De plus, on comprend également la modernité des écritures francophones comme une aventure singulière de l’écrivain qui accepte volontairement de dérégler les canons esthétiques de la norme française et renouvelle les usages de la même langue par les techniques nouvelles de calque, de l’appropriation, des emprunts et de la métaphore. En bref, la modernité exprime « l’idée d’une actualisation, d’une volonté de rendre l’art actuel par une rupture avec la continuité antérieure et la tradition » (Fourdrinier, 2013 :233). La production du sens en rupture avec des sens de la tradition française peut se lire comme une modernité des écritures francophones.
La modernité des écritures francophones repose sur plusieurs techniques d’écriture. Parmi ces procédés, on note l’usage de la métaphore. Celle-ci est, selon les analyses d’Éric Bordas, une figure de « l’écart par rapport à une règle linguistique » ou une figure de la production « des sens nouveaux » (Bordas, 2003 : 30). La métaphore a une double caractérisation : la cible et la source, ou le métaphorisé et le métaphorisant ou bien encore le caractérisant et le caractérisé. Dans cette perspective, Éric Bordas écrit : « La métaphore se caractérise par l’interaction de deux composantes : un point focal (véhicule) et un cadre (la matrice) » (Bordas : 61).
Après cette brève analyse sur les notions de francophonie, de modernité et de métaphore, notre problématique va insister sur la question suivante : pourquoi la métaphore (prédicative) apparaît-elle comme figure de la modernité dans les écritures littéraires de la francophonie ou dans l’écriture romanesque d’Henri Djombo ? Deux hypothèses expliquent l’enjeu d’une telle question. La première est de souligner que la métaphore a contribué à la modernité poétique des écrivains de la Négritude, en particulier celle de Senghor. Celui-ci parle de « la syntaxe nègre de juxtaposition, où les mots se télescopent, jaillissent en flammes de métaphores » (Senghor, 1966 :362). La seconde montre que la métaphore est la figure, par excellence, de l’art romanesque afin de représenter la violence et la dictature. Aussi remarquons-nous que la métaphore viole la norme de la langue pour favoriser la création des nouveaux sens et permettre l’évolution et la modernité de la langue française. En accord avec la ligne de la problématique, nos analyses vont être focalisées sur les approches diachronique et pragmatique. Avec l’approche diachronique, on retient que la langue subit les évolutions au cours de l’histoire et des époques. L’approche pragmatique permet d’établir les interactions entre l’énoncé et le processus de l’énonciation. Au-delà de ce qui précède, notre étude s’articule autour des points suivants : détermination d’un corpus sur le cadre théorique de la métaphore et la rupture sémantique de la métaphore prédicative, la métaphore prédicative comme traduction du bilinguisme, la novation stylistique de la métaphore prédicative et les variations stylistiques de la métaphore prédicative.

1. CORPUS SUR LE CADRE THÉORIQUE DE LA MÉTAPHORE ROMANESQUE

Si les écrivains de la Négritude ont employé la métaphore poétique dans le but d’exalter « des valeurs culturelles africaines » (Abiola Irele, 2008 :70), ceux des temps modernes inscrivent la métaphore romanesque dans une écriture de la modernité, capable de présenter un tableau épique, pathétique et dramatique des pouvoirs tyranniques. En guise de rappel, Sony Labou Tansi se révèle comme un écrivain novateur de la langue française, du fait que ses métaphores sexuelles ou corporelles participent à l’émergence d’une langue française mettant en lumière les aberrations d’un pouvoir dictatorial. De plus, Amadou Kourouma enrichit la langue française par les métaphores neuves susceptibles de représenter les dérives politiques. Par exemple, dans En attendant le vote des bêtes sauvages, il écrit : « Les prédateurs que la songeuse n’avait pas su identifier dans son rêve prémonitoire s’appelaient le caïman, le boa et le lion » (Kourouma, 1998 : 186). De telles métaphores animalières sont perçues comme un mode d’expression hardi dans l’intention de consigner dans l’histoire mondiale un témoignage vivant d’un passé de violence, d’horreur et de cruauté.
Le corpus choisi pour étudier la métaphore est composé de trois romans d’Henri Djombo : Le Mort vivant (2000), Lumières des temps perdus (2002), La Traversée (2005). Tous ces romans ont deux caractéristiques communes : premièrement, ces romans décrivent les dérives du pouvoir et la misère du peuple. Deuxièmement, ils manifestent deux figures dominantes du style : l’ironie et la métaphore. Par exemple, Lumières des temps perdus présente un titre métaphorique. En effet, la métaphore solaire « lumières » peut résumer les échecs des promesses économiques et politiques formulées avant et après la proclamation des indépendances dans des pays francophones et elle permet de bien imaginer les problèmes majeurs de certains pays africains qui subissent la mauvaise gouvernance économique et politique. L’auteur de ce roman met en œuvre plusieurs procédés stylistiques afin de décrire la misère, les réformes structurelles imposées par la banque mondiale aux pays africains et la chronique de succession des révoltes sociales et des coups d’État. Parmi les procédés dominants de la langue française, on identifie l’ironie romantique et la métaphore dans l’écriture romanesque de Djombo. Ses romans possèdent une originalité par l’usage de la métaphore.
Trois domaines de ses métaphores expliquent notre choix d’étudier son écriture comme une contribution à la modernité de la langue française : la métaphore de la maladie, la métaphore de la famille et la métaphore de la saison. La métaphore de la maladie s’inscrit dans cette perspective de renouvellement de la langue française dans l’écriture d’Henri Djombo. La métaphore « malade », du domaine hospitalier représente, par exemple, le sort de l’économie et de la nation :

Le plus pauvre parmi les pays moins avancés, le Kinango était très malade, presque frappé de cachexie. La maladie financière, la typhoïde politique, le choléra social, la peste culturelle, le sida économique et tous les maux dérivant de l’irresponsabilité et de l’absence d’ambition nationale le condamnent. D’ailleurs, le malade avait décrit lui-même son état. Il avait appelé à l’aide au moment où il se sentait sombrer dans un coma. Comme un médecin, la béya venait à son chevet pour tenter de le sauver. Elle devait donc le soumettre à un traitement de choc, assainir son corps pour assurer sa longévité (id, 2002 :12).


Cette métaphore filée montre comment Henri Djombo crée de la nouveauté dans l’usage de la langue française et recourt au lexique des maladies et de la vie hospitalière pour décrire les conditions des pays en crise et réalise aussi une écriture originale en raison de l’association du domaine hospitalier avec celui de la nation. La relation inattendue entre le domaine lexical du pays et celui des maladies est saisie comme écart par rapport à la norme dans l’usage de la langue française. Cet écart engendre sans doute les sens nouveaux du français. Outre le champ de la maladie, l’invention de la métaphore parentale ou familiale pour désigner les relations inter-indépendantes entre les pays entre dans la même logique d’innovation linguistique :

Avec le sens large de la famille africaine, le Kinango aurait un mal fou à comptabiliser les pays cousins, les Républiques cousines, les États oncles sans compter les sœurs, les tantes, les grands-parents, les neveux, les nièces, des plus proches de sang aux lointains, même par alliance, et les membres de sa nombreuse famille qui peuplaient la terre (id, 2002 :122).

Les sèmes de la famille forment un sémème métaphorique riche pour expliquer les relations diplomatiques entre les nations africaines entre elles et celles de l’Occident. Le champ lexical de la famille employé comme les adjectifs épithètes et métaphoriques donne au style de Henri Djombo une certaine originalité, parce que l’auteur imagine que les pays sont une famille nombreuse et large dans sa dimension africaine. Une telle métaphore souligne l’illustration de la solidarité africaine. L’auteur recourt à une image populaire et climatique pour raconter d’une manière expressive et évocatrice la chute et le changement du pouvoir. La métaphore « saison » est novatrice et expressive, parce qu’elle évoque la dimension temporaire du pouvoir. C’est ce que nous lisons dans cet énoncé : « De nouveaux coups de canon retentirent pour saluer le changement de saison ». Le rapport métaphorique du couple pouvoir/saison exprime, pour l’auteur, une volonté d’une innovation sémantique dans l’usage de la langue française. Le couple président/saison ou dictateur/saison explique une créativité du romancier et sa volonté de faire du nouveau en exploitant les usages populaires dans le cadre de la métaphore nominale et prédicative. La métaphore de la saison est aussi employée dans La Traversée, lorsque l’auteur écrit :

On n’attendrait pas éternellement des élections importées pour changer de saison ; la cul¬ture locale fourmillait de repères qui indiquaient les voies à emprunter. On allait puiser dans les racines de cette culture, l’histoire des dynasties pour trouver les références fondamentales sur la question. Si les rois ne régnaient qu’un temps avant de plonger avec hon¬neur dans la tombe, deux ans selon la convention, ja¬mais plus, les gouvernants étaient invités à observer la sagesse des anciens. Les constitutions ne convenaient pas à la situation, et l’on cherchait à les réviser pour les adapter aux exigences de l’impatience hu¬maine, en attendant de les modifier encore (Djombo, 2005 :190)

Considérée comme la caractérisation du pouvoir et de l’instabilité politique en Afrique, la métaphore « saisons » constitue une image de prédilection dans l’écriture de Djombo, elle peut suggérer les agitations politique, lorsqu’il écrit : « Les saisons étaient passées. Le Boniko ne demandait plus le respect en des discours prononcés du haut des tribunes » (id, 2005 : 213). La métaphore saisonnière peut évoquer chez Djombo l’alternance entre le régime démocratique et le régime communiste, c’est ce qu’il va écrire : « Il fallait vouer aux gémonies celui qu’on prenait pour l’ennemi de la paix régionale, qui vou¬lait faire changer de saison partout et imposer le commu¬nisme » (id, 2002 :228).
Ainsi, l’objectif assigné à notre travail consiste à analyser la métaphore prédicative pour indiquer qu’elle est un marqueur de la modernité francophone du français, puisqu’elle produit les novations stylistiques et sémantique à travers l’écriture romanesque d’Henri Djombo.

2. LA RUPTURE SÉMANTIQUE DE LA MÉTAPHORE PRÉDICATIVE

La rupture désigne toujours un rejet de la norme ; les écrivains francophones provoquent des ruptures afin de produire les usages créatifs et subversifs du français et mettent en question les canons esthétiques de la syntaxe, des codes, des genres, de la phonétique et de la sémantique. Nous adoptons ici comme postulat la conclusion énoncée par Fourdrinier, lorsqu’il écrit : « La création artistique est un acte de rupture qui permet au créateur autant qu’à celui qui l’expérimente d’opérer un déplacement intellectuel et de mettre en mouvement son système de représentations » (Fourdrinier, 2013:298. Dans cette section, notre but est d’analyser le phénomène de la rupture comme facteur du changement du français dans les écritures francophones. On peut étudier la rupture à travers la figure de la métaphore, parce que la rupture est souvent appréhendée comme un élément fondamental et interne de la métaphore. Cette rupture se situe dans le domaine paradigmatique et sémantique. Ainsi, la métaphore prédicative offre au style d’Henri Djombo un cachet de modernité. Cet auteur semble rejeter la norme du sens propre et il adhère à une vision de la liberté. Nous examinons quelques verbes employés dans une valeur métaphorique. Ces verbes métaphoriques sont : sillonner, allumer, exploser, éclater, briller, traquer, grossir et déferler. Si l’on cherche diachroniquement le sens du verbe « sillonner », on comprend qu’il appartient au domaine de l’agriculture et qu’il a une valeur synonymique des verbes comme labourer et creuser. L’emploi traditionnel est rejeté depuis longtemps au profit d’un usage figuratif ou métaphorique. C’est dans ce sens que Henri Djombo utilise ce verbe dans l’énoncé suivant : « Plusieurs missions de la banque d’aide aux pays sous-développés sillonnaient le continent noir » (id : 11). La syntaxe sémantique du couple métaphorisé (missions) /métaphorisé (sillonnaient) est perçue comme un écart et une rupture avec le sens propre enseigné comme élément de la norme. La rupture avec le sens propre crée une évolution du sens et engendre une actualisation de la signification. Dans l’usage figuratif couramment employé, le verbe « sillonner » reste associé au cas sujet « vent ». Lorsqu’on pense les missions de la banque comme des vents, on saisit l’expressivité du verbe « sillonner ». L’auteur trouve une originalité avec un tel verbe et peut-être ne trouve-t-il pas de l’expressivité avec le verbe « voyager ». Outre ce verbe métaphorique et expressif, un autre prédicat évocateur est répertorié à partir de l’exemple suivant (…) il eut éveillé ses sens et allumé son désir » (id : 29). Le rapport métaphorique entre le verbe « allumé » et le substantif « désir » est considéré comme une alliance incongrue ou une relation de rupture sémantique. Cette rupture marque l’intention novatrice de l’auteur, cherchant à vouloir s’émanciper des sens établis de la langue française, puisqu’il introduit dans son style la liberté d’élargir le sens des mots et de leurs usages. Cette émancipation du sens convenu en faveur de l’invention du sens nouveau est possible dans la langue française, du fait que la relation métaphorique flamme/désir, construite sur l’esthétique de la rupture paradigmatique, permet l’émergence d’une nouvelle signification. Le champ lexical de la flamme et de la lumière connecté avec celui de l’univers humain contribue largement à étudier les nouveautés d’usage langagier dans le style imagé d’Henri Djombo. C’est ce qu’illustre l’exemple suivant : « Des larmes, vengeresses, peut-être, brillèrent dans ses yeux d’amante trahie » (id : 30 ». On considère que l’alliance entre le substantif « larmes » et le verbe « brillèrent » constitue une violation de la norme par rapport à l’usage recommandé et qu’elle suggère un écart sémantique entraînant une forte expressivité esthétique de l’écriture romanesque.
En dehors du verbe de sentiment, l’auteur continue d’accentuer le rejet du premier sens pour parvenir à un engendrement du sens métaphorique. L’énoncé ci-après l’illustre : « Alors, elle explosait, éclatait et oubliait les manières sucrées acquises » (id : 32). Les verbes « explosait » et « éclatait » suggèrent un sens second et nouveau et inaugurent la rupture avec le sens premier, puisqu’ils s’emploient dans le domaine des explosions et des gaz. La relation corps/obus illustre une expressivité de la rupture et une alternance stylistique. Si on accepte la relation « corps humain/ gaz, on saurait lire une nouveauté sémantique qu’apportent les verbes « explosait, éclatait » pour décrire le changement des passions ou des sentiments chez les personnages. La métaphore de l’explosion, prise comme technique du style novateur, magnifie le soulagement du peuple face au déclin d’un pouvoir dictatorial : « Le tocsin retentit. La brousse entière explosa en échos d’un tonnerre de fin de saison. Le président du tribunal était exalté » (id, 2002 :90). Dans un style apocalyptique, l’auteur emploie la métaphore explosive pour souligner les changements sociopolitiques.
De plus, la rupture sémantique se manifeste dans l’usage des verbes métaphoriques ; ceux-ci indiquent un nouveau domaine de la dénomination. Le verbe « déferler » appartient au domaine marin et il réalise une création sémantique, lorsqu’il actualise un nouveau domaine. C’est ce que souligne l’énoncé suivant : « Le peuple incarné déferlait vers le palais présidentiel » (id : 79). Le décentrement sémantique du verbe « déferlait » apporte au domaine humain une évocation novatrice. Le verbe aquatique « déferlait » produit une valeur d’expressivité, puisqu’il établit une relation syntaxique et sémantique avec le sujet grammatical de l’univers humain. L’auteur emploie les verbes du domaine aquatique pour décrire une révolte vive, comme l’indique cet exemple : « La marée humaine grossit, grossit, grossit » (id : 79). La sueur perlait sur son corps » (id : 9). L’association sémantique sueur/perle constitue une violation des normes de la sémantique classique, mais elle favorise une création de la nouveauté. En somme, la métaphore est une figure de la rupture sémantique et paradigmatique. Cette rupture devient un facteur majeur de la modernité de la langue française dans l’écriture francophone d’Henri Djombo. Une autre novation de la langue française se réalise par la métaphore comptée comme traduction du bilinguisme entre la langue française et la langue maternelle de l’écrivain francophone africain.


3. MÉTAPHORE PRÉDICATIVE COMME TRADUCTION DU BILINGUISME

La langue française regorge d’innovations nées de son contact avec les langues africaines de l’espace francophone. L’article d’André-Patient Bokiba note la situation plurilinguisme entre les langues congolaises et la langue française. Ce dernier écrit : « Langue, en tant qu’élément de l’identité culturelle, ne se pense jamais qu’en relation avec d’autres langues » (Bokiba, 2011 :238). Nous soutenons l’hypothèse selon laquelle la métaphore serait liée au couple bilinguisme/novation stylistique, lorsque l’écrivain partage une double culture : celle de l’Afrique et de l’Occident. Ce bilinguisme peut devenir un trait de la modernité. En effet, certaines traductions littérales des mots en langues africaines engendrent les métaphores et les innovations dans la seconde langue, cette langue française. Notre objectif est d’étudier la métaphore pour signifier qu’elle intègre le phénomène du bilinguisme et de la création dans les romans d’Henri Djombo.
À titre de rappel, nombre d’études sur la production littéraire francophone regorgent d’africanismes, une variété du français parlé dans les villes africaines. Un bilinguisme qui renseigne sur l’appropriation et l’évolution de la langue française dans un nouvel environnement. Dans Le Pleurer-rire d’Henri Lopes, on note : « Les esprits avaient reçu le tribut nécessaire pour attacher la pluie » (Lopes, 1982 :16). Si on analyse le verbe « attacher » avec la cible métaphorique « la pluie », on constate une violation de la convention raisonnable du phénomène naturel. Si on recourt à la tradition africaine, on remarque que la mythologie téké associe sans doute la pluie à un chien ou à un animal. Si on s’appuie sur l’imaginaire populaire pour montrer que la pluie est un chien ou une femme, on comprend l’enjeu de l’image comme trésor culturel d’une nation, valorisé à travers la langue française. De même, dans Masque de chacal, Jean-Baptiste Tati Loutard emploie le verbe « taper » qui fonctionne dans les langues locales comme une métaphore, lorsqu’il écrit : « Moi j’ai tapé le chemin à pied pour le rejoindre » (Tati Loutard, 2006 :98). Si l’auteur restitue le sens littéral et métaphorique de la langue locale, sa visée serait de magnifier dans la langue de la francophonie ou de la mondialisation les résidus de nos langues. Si on cherche le rapport métaphorique ou analogique du verbe « tapé » avec le couple « enclume / pieds », il serait facile de comprendre pourquoi les langues africaines manquent aussi les sens propres de mots et épousent les métaphores des métiers pour exprimer les réalités quotidiennes.
En rapport avec ce qui précède, la métaphore prédicative constitue, dans les écritures francophones, une expression du bilinguisme. Nous analysons ici deux métaphores prédicatives dans le style d’Henri Djombo. La première métaphore prédicative vient du verbe « manger ». Dans son roman, l’auteur écrit : « Dans les bureaux de vote, des billets de banque, auxquels se mêlaient des faux pour manger les consciences de la masse apeurée et résignée » (id : 75). L’achat des conscients culinaire « manger » traduit une manière figurale d’exprimer dans les langues locales de certains pays africains. Si on analyse le verbe « manger » dans l’environnement français, on identifie une contradiction dans le couple « mange/conscience ». Le verbe « manger » désigne l’interaction entre le français et les langues africaines. L’emploi métaphorique du verbe « manger » reste employé dans plusieurs romans francophones et crée plusieurs sens novateurs. Par exemple, la métaphore « manger » souligne une pratique de la magie africaine, du fait qu’elle souligne la disparition inexpliquée d’une personne. Sony Labou Tansi emploie une telle métaphore pour expliquer les assassinats politiques : « La vie des autres est têtue. Où est-elle ? Tu vas le dire ou bien je te mangerai » (Labou Tansi, 1979 :37). L’alternance sémantique entre les verbes « tuer » et « manger » permet de comprendre que l’auteur reste attaché au sens littéral de la langue locale et qu’il reprend la même signification dans la seconde langue, ce sens se transforme en une déviation dans la langue française et crée une innovation stylistique. Cette nouveauté sémantique du verbe « manger » est analysable à travers cet énoncé : « Jean-Brise-Cœurs (…) riait dans les flammes horribles qui mangeaient sa viande » (Labou Tansi, id : 142). La vision de la mort s’exprime dans la culture des langues africaines à travers la métaphore de la dévoration. Lorsqu’on étudie certaines métaphores liées aux écritures francophones, on constate que ces métaphores véhiculent une expression du bilinguisme entre la langue française et les langues africaines. En effet, l’énonce suivant l’explique : « Oui, Maclédio qu’on soupçonnait depuis bébé d’être un sorcier venait d’être reconnu comme le mangeur de l’âme de son défunt ami ». (Kourouma, id : 130). Si on traduit une métaphore populaire dans une seconde langue, on peut conserver les imaginaires culturels d’une langue minoritaires dans celle de la majorité. L’usage littéral de la langue locale permet de renouveler les sens traditionnels de la langue française. C’est ce dont témoigne l’énoncé suivant : « Ces jeunes y violaient les femmes le jour et la nuit ils les mangeaient » (Diop, 2006 :380). La métaphore de la dévoration « mangeaient » peut signifier, dans le premier sens, le cannibalisme et l’anthropophagie, mais elle désigne, dans le second sens, la mort. La substitution du verbe « tuer » par le verbe « manger » est une motivation de garder une variété bilingue de parler propre aux langues africaines.
En dehors d’Henri Djombo de Sony Labou Tansi et de Kourouma, l’enjeu du bilinguisme tissé autour de la métaphore « manger » s’affiche aussi chez d’autres écrivains francophones qui emploient le même verbe comme métaphore de la magie africaine. À cet égard, la métaphore « manger » peut avoir partie liée avec le charme et la séduction, comme le souligne cet exemple : « Lorsque nous sommes entrés dans ce restaurant... Ces yeux qui nous mangeaient... » (Mudimbe, 1979:34). La métaphore « mangeaient » a une valeur positive, lorsqu’elle thématise l’expression de l’amour. On retrouve la même métaphore chez Henri Djombo pour caractériser le désir féminin, lorsqu’il écrit : « J’étais seul homme parmi ces femmes qui me désiraient et me mangeaient de leur regard, d’un appétit d’amou¬reuses » (Le Mort vivant, p.110). La métaphore « culinaire » caractérise le champ de la sexualité. L’auteur l’emploie pour peindre les mœurs de l’univers de la politique et pour critiquer la corruption et le vol de l’argent :

La bureaucratie, la corruption et la concussion s’étaient unies et luttaient ensemble, avec une efficacité incroyable, contre les opportunités du développement, et grippaient les rouages de l’économie. Les prédateurs mangeaient la semence, vidaient le grenier » (id, 2005 : 205).


La métaphore alimentaire « mangeaient » représente ici la critique de la gouvernance étatique dans laquelle les travailleurs sont qualifiés de prédateurs, puisqu’ils pillent l’argent du trésor public. De plus, dans le même énoncé, les métaphores agricoles « semence » et « grenier » évoquent la relation de métonymie entre le trésor public et l’argent. Le mode de pensée d’une langue peut devenir un facteur créateur de la nouveauté dans le processus de la traduction, car le verbe « manger » représente un usage traditionnel et usuel de parler dans la première langue. Elle devient dans la seconde langue, celle du savoir et de la mondialisation, un usage nouveau ou subversif. Cet exemple atteste : « Le travail nous mange entièrement et le train de vie nous fait oublier nos mesquineries. » (Lopes, 2011 :50).
Outre la métaphore prédicative du verbe « manger », il est intéressant d’étudier les verbes « traquer » et « rattraper » comme une expression du bilinguisme dans la réception de la métaphore prédicative dans le style d’Henri Djombo. Ainsi, l’exemple de notre analyse est le suivant : « La vérité les traquait et les rattrapait trop vite » (id : 73). Le rapport entre les prédicats « traquait » et « rattrapait » avec le substantif « vérité » laisse suggérer une double signifiance : celle de la métaphore et celle du bilinguisme entre les langues locales africaines et la langue française. Si on interprète les verbes « traquait » et « rattrapait » d’un point de vue rhétorique, l’on peut reconnaître des effets novateurs de la métaphore. Parmi ces effets, on retiendra une caractérisation matérielle de l’abstrait. Le substantif « vérité » se trouve personnalisé par l’usage de la métaphore. Quand bien même on traduirait les verbes métaphorisés « traquait » et « rattrapait » dans les langues africaines, on constate que ces métaphores symbolisent une pratique culturelle de la vengeance. Cette pratique coutumière se fonde sur l’illusion du sort vengeur qui poursuit les coupables. L’usage des verbes « traquait » et « rattraper » représente dans les langues locales congolaises une expression figurée. Ce qui est saisi comme une manière normale d’exprimer une réalité dans les langues locales peut devenir une métaphore dans la seconde langue, celle de la francophonie. Ainsi, l’auteur personnalise la vérité sous les traits d’une personne chargée de la vengeance et en instrument de la cruauté aux yeux des coupables ou chez les mauvais gestionnaires de l’État, d’où Henri Djombo écrit : « Comme une lame tranchante, la vérité que la délégation dit aux autorités les blessa cruellement et fit l’effet d’une bombe » (id, 2005 :22). Les relations caractérisantes « vérité/ lame » ou vérité/ blessure sont les usages possibles de parler liés à un environnement culturel.
Au terme de notre analyse, nous remarquons que les métaphores employées par les écrivains francophones traduisent des usages rhétoriques existant dans des langues africaines et que ces métaphores sont à appréhender comme effets des interactions entre les langues africaines et la langue française. Celle-ci reçoit les usages nouveaux grâce aux écrits et aux parlers de l’Afrique francophone favorisant sa modernité et son évolution sémantique. Bien qu’elle soit une expression du bilinguisme entre la langue française et les langues africaines, la métaphore prédicative peut être étudiée pour apprécier les innovations stylistiques qu’elle apporte dans le rayonnement de la langue française dans l’espace des pays francophones.

4. LA NOVATION STYLISTIQUE DE LA MÉTAPHORE PRÉDICATIVE

La modernité du français peut être analysée à travers les usages et les pratiques de la métaphore prédicative. Ainsi, nous formulons l’hypothèse selon laquelle la métaphore prédicative serait le facteur déterminant pour la création de la novation stylistique du français dans les écrits des écrivains francophones. Notre analyse s’appuie sur l’écriture romanesque d’Henri Djombo, notre corpus de la critique stylistique pour interpréter les nouveautés de la métaphore dans l’environnement culturel de la francophonie. Pour montrer la novation stylistique de la métaphore prédicative, nous abordons deux faits novateurs de la métaphore dans l’écriture romanesque : la source métaphorique connectée avec plusieurs cibles métaphoriques et la cible métaphorique reliée à plusieurs sources métaphoriques. Premièrement, la source métaphorique « faune » tisse les relations avec plusieurs cibles dans l’écriture romanesque d’Henri Djombo pourvu qu’elle engendre des figurations esthétiques de la politique, de la diplomatie, des veuves et de la beauté féminine africaine. En effet, la métaphore de la faune est placée au cœur de la création novatrice, afin qu’elle désigne dans le style de Djombo la dualité pouvoir/opposition. L’exemple suivant est riche de novations sémantiques que dégage la métaphore « faune » :

La faune politique continuait à défrayer la chronique, à se justifier, à s’injurier, à se combattre, à s’empoigner, à débiter des inepties et à dire sans vergogne les mensonges qui ne pouvaient que faire douter de l’éthique et du sens patriotique de ceux qui portaient la peau d’agneau et se faisaient appeler démocrates (id, 2005 :187).

La métaphore de la faune crée la novation stylistique, quand elle est associée à plusieurs verbes à l’infinitif comme défrayer, se justifier, s’injurier, se combattre, s’empoigner, débiter et dire. Ces verbes soulignent les sèmes identiques liés à l’environnement de la faune et celui de la politique. Les agitations et les querelles politiciennes sont analogues au phénomène de la faune. La métaphore de la faune suggère la dualité entre la violence et la paix que constitue la lutte pour le pouvoir dans certains pays francophones africains. L’auteur utilise la métaphore de la faune pour caractériser la diplomatie en ces termes : « Le monde diplomatique est sans doute (…) la faune la plus nombreuse d’espions officiels » (id, 2000 :13). La métaphorisation de la faune engendre de la novation, parce qu’on peut comprendre le fonctionnement de la diplomatie ou de la politique, dans ses aspects bénéfiques pour une nation, mais aussi dans ses aspects funestes pour le pouvoir. Le choix de la métaphore de la faune explique les limites de la politique fondée sur la négation du pouvoir ou de l’opposition. C’est ce que justifient les propos suivants de l’auteur : « Eut-il seulement du répit pour oublier les querelles, les haines, les jalousies, les rancœurs, les complots qui formaient le quotidien de la faune politique et exposaient sa vie aux risques les plus élevés ? » (id, 2002 :234). La métaphore de la faune sert à produire des effets de style novateurs, parce qu’elle renouvelle la nomination politique et qu’elle nous rappelle les tensions vives de l’univers de la politique faite de lutte continuelle pour la course au pouvoir. L’exemple qui suit le résumé : « (…) ils se battaient pour des réformes qui allaient éclaircir le ciel trouble de la politique nationale, et instaurer une paix durable » (id, 2005 :214).
Outre l’univers de la politique et de la diplomatie, l’auteur emploie la métaphore de la faune pour caractériser les veuves et les jeunes femmes. Comme l’indique cet exemple : « La faune libre de veuves et de jeunes femmes exultait : une épouse morte, un homme allait se libérer pour la fournée » (id, 2002 :266). Comment expliquer la métaphore du bestiaire « faune » comme facteur de la novation stylistique ? C’est du fait que le lexique « faune » dégage une variété de sèmes capables d’engendrer les effets novateurs de style. Ces sèmes peuvent reposer sur les isotopies comme ensemble, diversité, bon, mauvais, force, faible, beau, laid. Dans la description de la beauté féminine africaine, la métaphore de la faune constitue une louange faite à la femme. Si la métaphore de la faune marque une caractérisation négative de l’univers politique et diplomatique, elle présente une caractérisation positive de la femme. À ce sujet, nous pouvons citer l’exemple ci-après :

Les femmes arborent des collections de joaillerie cha¬toyante, des maquillages attirants et les coiffures fantaisies qui font 1’art de la beauté et de 1’élégance. Que deviendrait cette faune sans les coquettes apparences dont elle se couvre ? (id, 2000 :12).

La novation stylistique est, dans l’exemple cité, fondée sur la connexion métaphorique du couple femme/faune. Après cette analyse de la source unique employée par l’auteur pour établir les liens avec plusieurs cibles comme politique, diplomatie, veuves et femme, on peut retenir que la répétition unique d’une source ou d’un véhicule métaphorique compose un acte de la novation singulière de style propre à un écrivain qui a fait un choix sur une métaphore subjective. Cette métaphore marque un trait de l’intention créatrice et novatrice.
Deuxièmement, la représentation de la cible métaphorique liée à plusieurs sources métaphorique demeure un fait de style motivé par la quête des novations expressives. Dans son écriture romanesque, Henri Djombo, historien du pouvoir, narre la politique par cinq sources métaphoriques : un office à sorciers, un nid, les oiseaux migrateurs et les champions. Cet énoncé l’indique :


La politique est un office à sorciers, un nid où se cachent les vrais démons qui marchent avec toi le jour pour satisfaire leurs ambitions mesquines et trahissent dans la nuit les plans les plus purs. Comme des oiseaux migrateurs, ils se déplacent dès que change l’horizon et passe la saison, dès que bouge-le centre de leur intérêt. Les politiciens sont, si tu veux savoir mon avis, des champions de la fausseté (id, 2002 :190).

L’actualisation de la politique par plusieurs sources métaphoriques contribue à produire une novation sémantique et thématique. Chacune des sources apporte à la cible métaphorique une connotation neuve et expressive. Le premier couple associatif « politique/office à sorciers » dénote un espace des intérêts personnels, le chantre de l’invention du mal et crée de la nouveauté par la rencontre du champ positif avec celui du négatif. On pense que l’auteur, par la source métaphorique « office à sorciers », peint la politique comme un espace de l’égoïsme et de l’injustice face à la demande de solidarité et de responsabilité. De plus, le couple métaphorique « politique/nid » accentue la négativité de la politique. Si on analyse le symbolisme de l’environnement du nid, on comprend qu’il est souvent la cachette des serpents. Au cas où l’on expliquerait les politiciens par l’image du serpent dans les nids d’oiseaux, il est utile de montrer que ces hommes politiques restent des dangers pour maintenir « la saison de leur pouvoir ». Troisièmement, le rapport métaphorique politiciens/oiseaux migrateurs suscite de la novation thématique, puisque ce couple métaphorique actualise un phénomène politique constaté dans certains pays francophones où les hommes du pouvoir ou de l’opposition ne vivent pas en accord avec leur ligne politique. Le quatrième couple métaphorique porte sur la connexion attributive entre les politiciens et les champions. Cette association disparate de l’univers politique avec celui du sport laisse dégager une novation stylistique. L’auteur emploie aussi la métaphore du vent pour bien rendre compte du désordre politique et du danger de la démocratie. C’est ce qu’il déclare dans cet exemple :

« Le vent insufflé par la démocratie avait balayé les campagnes, les villes et les institutions, soulevé la poussière et répandu des mœurs légères dans le paysage politique. Grâce à ce vent, des hommes astucieux et des menteurs qui avaient surgi de terre comme des champignons ont découvert le terrain politique comme le seul où ils puissent prospérer, comme le seul domaine où ils puissent faire carrière et, sans effort, jouir de l’argent et des honneurs » (id, 2005 :187).

La métaphore filée du vent devient novatrice, parce qu’elle produit une forte expressivité dans la réception du message. Le couple démocratie/vent produit dans le texte une nouveauté, du fait que la démocratie est pensée comme une force cosmique capable d’emporter un pouvoir dictatorial. Les métaphores secondaires (« balayé » et « soulevé ») provoquent les effets de style. Les relations entre les domaines lointains forment un facteur de la novation. Ainsi, le couple vent/balaie ou démocratie/balaie constitue un fait stylistique de la nouveauté dans l’écriture. Également, la métaphore prédicative « soulevé » crée un effet novateur du style, car elle donne à la démocratie une caractérisation d’une personne héroïque et un lieu du désordre. Au terme de notre analyse, nous avons montré que la métaphore prédicative favorise une novation stylistique. Le véhicule métaphorique apporte une nouveauté, lorsqu’il tisse les connexions métaphoriques avec plusieurs métaphorisés. Inversement, le métaphorisé engendre de la nouveauté, quand il est structuré par plusieurs métaphorisants issus de différents domaines. Figure principale des novations stylistiques dans des écritures francophones, la métaphore prédicative est liée à la modernité sémantique en raison de ses variations stylistiques.

5. VARIATION STYLISTIQUE DE LA MÉTAPHORE PRÉDICATIVE

La variation est étudiée selon les techniques et procédés adoptés par l’usager et elle est assimilée à la notion de l’idiolecte. Beaucoup d’études envisagent la variation stylistique comme marqueur d’un choix opéré par un locuteur. C’est ce que déclare cette étude de Mougeon : « La variation stylistique est donc observable au plan individuel et représente un processus de choix parmi une pluralité d’usages » (Mougeon, 1998 :72). Elle est considérée comme une alternance stylistique entre le terme propre et le terme figuré. Ainsi, la métaphore prédicative peut souligner une variation stylistique d’une écriture idiolectale. Ainsi, l’alternance entre le terme propre et le terme figuré dégage une variation de style ou de l’écriture dans les écritures francophones. L’écriture romanesque d’Henri Djombo témoigne une variation stylistique fondée sur l’usage des métaphores. Nous exposons ici quelques variations stylistiques de la métaphore dans l’œuvre romanesque d’Henri Djombo. On identifie une variation stylistique de la métaphore, lorsque l’auteur veut représenter l’univers du pouvoir et de la politique. En effet, nous identifions les variations stylistiques de la métaphore dans cet exemple : « Vous vous croyiez éternel et ne pensiez pas un seul instant que les agneaux que vous dévoriez mettraient fin à votre saison de folies, à cette longue saison de bêtise et de deuil » (id, 2002 :89). Dans cet énoncé, deux véhicules métaphoriques suscitent une variation stylistique. Ce sont les métaphorisants « les agneaux » et « cette longue saison ». En premier lieu, il y a une variation stylistique, quand l’auteur supprime les métaphorisés et laisse suggérer le métaphorisant. Cette technique conduit à la structure de la métaphore in absentia. Dans l’énoncé cité récemment, le véhicule métaphorique « les agneaux » devient une base de la variation stylistique. La substitution des gouvernés par le métaphorisé « les agneaux » engendre une variation stylistique. De même la métaphore de l’agneau exprime également une antithèse de celle du loup. L’alternance entre les véhicules métaphoriques « agneaux » et « loup » crée une variation stylistique de l’ironie.
En second lieu, le métaphorisant « saison » constitue également une technique de la variation stylistique. Cette variation repose sur la substitution du terme propre par le terme figural. La substitution du terme « pouvoir » par celui de la saison relève de la variation stylistique. Celle-ci provoque des effets stylistiques. Les métaphorisants « saison de folie » et « cette longue saison de bêtise et de deuil » sont employés par l’auteur pour montrer la mauvaise gouvernance. Le domaine de la politique est actualisé par les métaphores qui dessinent le portrait moral des dirigeants irresponsables dans la gestion des biens collectifs. L’auteur les qualifie de mauvaise foi, lorsqu’il écrit : « (...) la mauvaise foi (…) créé ainsi un grand désert intellectuel » (id, 2005 :191). La métaphore « grand désert » associé au domaine de la politique suggère les raisons du sous-développement du continent africain. Le sème identique entre l’intelligence et le désert porte sur l’isotopie du vide ou sur celle de l’improductif pour la vie ou encore du danger permanent pour l’humanité. Dans ce but, l’auteur donne une priorité fondamentale à l’acquisition du savoir comme modèle d’une bonne gouvernance. Son style imagé ou métaphorique s’avère comme un trait de la variation stylistique, lorsqu’on analyse cette phrase : « Et il protesterait contre quoi, lui qui s’asseyait sur les genoux des adultes, se nourrissait et s’abreuvait de leur savoir pour grandir comme un bananier filiforme que la première tornade de la saison pluvieuse allait terrasser ? » (id, 2002 :275). Dans cet exemple, deux verbes métaphoriques introduisent dans l’écriture de Djombo une variation stylistique : les verbes « nourrissait » et « s’abreuvait ». La première variation montre que la relation entre nourritures et savoir est perçue comme une variation stylistique. La seconde sert à illustrer que la relation entre savoir et vin produit une variation de style.
Si la métaphore est liée à la variation stylistique, elle changerait avec l’enjeu de thématique. En changeant de thème politique, l’auteur varie les métaphores pour illustrer l’image de la femme. Examinons quelques métaphores appréhendées comme une variation stylistique. Henri Djombo emploie une association métaphorique entre larmes et perle. Cette alliance de la perle et des larmes appelle au changement de style dans cet énoncé : « Sur les joues de la femme désirée, perlaient de chaudes larmes » (id : 2005 :178). L’actualisation des larmes féminines par la métaphore de la perle est jugée comme un trait spécifique de l’écriture.
Une autre trait de la femme actualisé par la métaphore vient du domaine fruitier, comme l’indique cet énoncé : « Son corsage rose moulait parfaitement son buste et mettait en valeur sa poitrine à peine bom¬bée d’oranges fermes comme on aime à les sucer sans se fatiguer » (id, 2005 :51). L’alliance entre seins et orange dégage une caractérisation expressive. De plus, l’auteur recourt au domaine végétal pour former une variété de son style. Parmi le champ de la végétation, on repère l’usage de la métaphore florale : « Tu es la rose dont je respire insatiablement la fragrance//Le parfum qui emplit mes narines sans cesse dilatées, //L’élixir qui m’enivre de plaisirs et d’espérance » (p.134). Cet exemple est riche de trois métaphores : la métaphore de la rose, la métaphore du parfum et la métaphore de l’élixir. Ces métaphores composent un bouquet de significations propre au style d’Henri Djombo. Enfin, l’auteur recourt aux métaphores vives pour engendrer une technique de style structurant une variation stylistique de son écriture romanesque. C’est le cas de cet énoncé : « Oh, que tu es belle, ma chérie, mon amour, mon ouragan ! » (p.134).
Au terme de notre réflexion, nous avons su montrer que la métaphore demeure une technique de la variation stylistique susceptible de créer une novation dans le cadre de la langue française.

CONCLUSION

La problématique de notre étude voulait montrer pourquoi la métaphore (prédicative) apparaît-elle une figure de la modernité dans les écritures littéraires de la francophonie, en particuliers, dans l’écriture romanesque d’Henri Djombo. La métaphore prédicative contribue au rayonnement de la langue française. Elle permet aux écrivains francophones de faire connaître les enjeux de la rhétorique africaine. Cette rhétorique repose sur la métaphore en rupture avec les mots propres, elle est une actualisation du figuré comme technique du style et de la pensée. Le verbe « manger » développé comme métaphore culinaire témoigne un trait de la rhétorique et de l’identité africaine. Les métaphores qui appartiennent aux langues africaines, rentrent dans la langue de la mondialisation. Ces métaphores de l’imaginaire africain produisent un bilinguisme entre langue française et la langue locale de l’écrivain. De plus, elles produisent la novation stylistique, parce que certaines associations métaphoriques sont aperçues comme insolites dans la seconde langue. Cette incongruité sémantique participe à l’évolution de la langue française. Les manières nouvelles que la métaphore véhicule permettent à la langue de Molière d’entrer dans le monde perpétuel de la modernité. Les usages nouveaux de la métaphore dégagent aussi une variation stylistique. Ce changement prouve que la langue française reste dans la sphère de la modernité grâce aux écritures variées et novatrices des écrivains francophones.

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[1Université Marien Ngouabi, Congo-Brazzaville.

[2ALONSO, Josefina Bueno, « Francophonie plurielle : l’expression d’une nouvelle identité culturelle », p.685.

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